D’est en ouest : ou les pérégrinations d’une fable akkadienne
Les idées préconçues et les connaissances vagues expliquent pourquoi l’influence du Proche-Orient sur la littérature grecque demeure peu connue. La fable akkadienne du serpent et de l’aigle, qui remonte au moins au début du deuxième millénaire BCE, constitue un cas intéressant. Eh oui! Le genre de la fable est bien présent dans la littérature en langue akkadienne. Toutefois, nombre de ces fables nous sont parvenues dans un état très fragmentaire, ce qui rend difficile la reconstitution de leurs récits. La fable du serpent et de l’aigle est plutôt bien conservée. Elle raconte l’histoire d’une amitié “hors du commun”, celle qui unit un serpent et un aigle. Les deux animaux habitent le même arbre: l’aigle à la cime et le serpent à la base. Ils jurent devant le dieu Shamash (Šamaš), dieu de la justice et du soleil1 de rester amis et de ne pas s’offenser. Mais un jour, l’aigle capture les petits du serpent qui décide de se venger. Sur le conseil de Šamaš, il se cache dans la dans la carcasse d’un bœuf et arrive ainsi à s’emparer de l’aigle. Ému par les supplications, le dieu finit par pardonner l’aigle, qui ensuite aidera Etana à monter au ciel pour chercher la plante de l’enfantement2.

Couverture des Fables d’Ésope (depuis Wikimédia Commons)
Avec des variantes, cette histoire est présente dans la littérature égyptienne, grecque et romaine. Un texte démotique de l’époque ptolémaïque (I siècle EC) raconte qu’un vautour et un chat, habitant le même arbre, se lièrent d’amitié et firent un jurement devant le dieu soleil Rê. Un jour, le chat se jette sur les vautourneaux et leur père tue les chatons en représailles. Le chat demande alors à Rê de punir l’aigle: la punition arrive par un met de viande que l’aigle a volé et qui est enflammé. Le nid de l’aigle brûle et son petit meurt. Bien que la version écrite remonte au Ier siècle EC, il existe des preuves faisant remonter cette fable à l’époque ramesside (1100–1000 av. J.-C.), notamment un ostracon conservé à Berlin qui représente un arbre, un chat et un vautour.
Au VIIe siècle BCE, le grand poète lyrique Archiloque de Paros semble connaître cette histoire. Lycambe avait promis sa fille Néobulé au poète mais changea d’avis, en s’attirant les foudres d’Archiloque. Le poète, dont les verses sont malheureusement très lacunaires, utilise la fable du renard et de l’aigle pour signifier à Lycambe que la rupture du jurement lui vaudra la colère de Zeus. La faible est mieux connue par la version d’Ésope (VIe s. BCE): un renard et un aigle devient amis et décident de vivre à côté du même arbre. Un jour, profitant de l’absence du renard, l’aigle capture les renardeaux et s’en régala avec ses petits. Le renard médite vengeance, et attend le moment propice. Un jour, l’aigle dérobe un viscère enflammé sur l’autel des sacrifices et la transporte jusqu’à son nid ; le nid prend feu, provoquant la chute des aiglons, qui sont ainsi dévorés par le renard sous les yeux de l’aigle.
Cette histoire est citée également par Aristophane dans sa comédie intitulée Les oiseaux. Elle fut ensuite traduite en latin par Phèdre, un écrivain d’origine grecque vivant à Rome au Ier s. EC, auteur de cinq livres de fables, dont un tiers sont de traduction d’Ésope. À la fin du IIe s ou au début du IIIe s. EC, Babrius, un romain vivant en Syrie, traduit les fables d’Ésope en vers grecs choliambiques et il traduisit également la fable du renard et de l’aigle. C’est peut-être par lui que cette histoire atteignit l’Inde vers le IIIe s. EC où elle inspira deux histoires du Pañcatantra, un texte en sanscrite.

Marie de France (depuis Wikimédia Commons)
La fable fut traduite en syriaque au moins au IXe-Xe s. mais peut-être même avant, et en arménien au XIe s. En arménien, l’histoire se divise en deux versions: dans une version le renard se fait voler son butin par son ami l’aigle. Dans l’autre version, l’aigle vole un morceau de viande enflammé à un homme et le porte dans son nid: le feu brûle le nid et les aiglons.
Au XIIe s., Marie de France s’est inspirée d’Ésope pour ses contes, qui ont connu un grand succès et ont été lus pendant plusieurs siècles. Enfin, Jean de la Fontaine a puisé dans toute cette tradition pour créer sa fable “Le Corbeau et le Renard”. La Mésopotamie est cette civilisation fascinante capable de nous léguer des trésors de l’esprit et de nous montrer qu’au-delà des murs, des frontières et des limites territoriales, l’échange d’idées et de personnes a toujours fait partie de l’histoire humaine.
Pour aller plus loin:
W. Burkert, 1992, The Orientalizing Revolution. Near Eastern Influence on Greek Culture in the Early Archaic Age, Cambridge, Harvard University Press.
L. Canfora, 1994. Histoire de la littérature grecque d’Homère à Aristote, Paris : Desjonquères.
M.L. West, 1997, The East Face of Helicon. West Asiatic Elements in Greek Poetry and Myth, Oxford, Clarendon Press.
R.J. Williams, 1956, “The Literary History of a Mesopotamian Fable”, Phoenix 10 (2), p.70-77.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Laura Battini (7 août 2026). D’est en ouest : ou les pérégrinations d’une fable akkadienne. Sociétés humaines du Proche-Orient ancien, ISSN 2606-7587. Consulté le 17 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16no0


