L’eau en Mésopotamie: un atou et un risque
Oui, il est fort possible que la raison de ce billet soit la vague de chaleur qui sévit depuis une semaine ! Quoi de mieux que de lire chez soi, d’écouter les dernières musiques de Mozart tout juste découvertes et de rêver d’eau ?
Il semble bien que pour les habitants de la terre située entre les deux fleuves, l’eau fût un élément essentiel. Dans une terre désertique, l’eau, c’est la vie : elle permet l’agriculture, qui ne peut qu’être irriguée dans la moitié sud du pays (ce qui s’appelle Babylonie au IIe millénaire BCE), puisque le volume annuel de précipitations est insuffisant pour l’agriculture en culture sèche. Ainsi, bien avant les villes, les Mésopotamiens ont construit des canaux : des cours d’eau artificiels pour distribuer l’eau dans la plaine agricole. Les premiers canaux datent de l’époque néolithique (époque Samarra, fin VII-début VIe mill. BCE), quand les animaux et les plantes sont domestiqués et les personnes vivent en villages. Il n’y avait pas encore l’écriture mais trois millénaires plus tard, lorsque les textes commencent à évoquer les canaux, ils en nomment plusieurs types : le canal dilûtu, le canal rāṭu, le canal harru, le canal šitan…

Le Tigre en Turquie. Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0. Crédits photo: Dûrzan Cîrano
Il est difficile de dire en quoi ces canaux diffèrent les uns des autres. Parfois les noms sont liés à une époque précise, mais peut-être être indiquaient-ils une hiérarchie : les canaux qui prennent leur source dans le fleuve (que l’on pourrait appeler « canaux principaux ») devaient être nommés différemment des canaux (« canaux de second niveau») qui naissaient des canaux principaux ; les canaux de second niveau devaient porter un nom autre que celui qui était utilisé pour les canaux (« canaux de troisième niveau ») qui naissaient d’eux et ensuite de suite. On peut également imaginer que les distinctions terminologiques reflétaient des différences de contexte et de fonction : on pouvait ainsi distinguer les canaux qui entraient dans la ville, comme par exemple à Babylone, les canaux d’irrigation, les canaux de navigation, etc.
À l’époque historique, l’une des tâches du roi consistait à faire creuser des canaux, car de tels ouvrages rendaient les terres plus fertiles et favorisaient l’abondance, qui était l’un des devoirs fondamentaux du ‘bon’ roi. Ces constructions, qui — compte tenu des moyens de l’époque — exigeaient un investissement considérable en main-d’œuvre et en heures de travail, recevaient des noms, acquérant ainsi, en un sens, une véritable existence. Par exemple, le canal creusé par Hammurabi dans sa 33ème année de règne s’appelait « Hammurabi est la richesse de son peuple et le favori des dieux Anu et Enlil ».

L’Euphrate en Turquie. Creative Commons Attribution-Share Alike 2.0. Crédits photo: Kurmanbek
L’eau est indispensable aussi au corps humain : pour boire, se laver, aller aux toilettes, laver ses vêtements, sa maison, et préparer la nourriture. De plus, elle est aussi utilisée pour les activités artisanales qui, présentes dans la ville, pouvaient être logées dans la maison, comme la production de vases, de figurines, de tissus… D’autres activités, comme les ateliers de métallurgie, étaient situées en position périphérique, souvent vers le mur urbain. Enfin, une partie des transports se faisait par l’eau1.
Enfin, temples et palais attestent une utilisation symbolique de l’eau : nous connaissons un grand nombre de termes pour des vases contenant de l’eau utilisés pour des rituels et des cérémonies spécifiques. Dans les palais du Ier millénaire BCE, par exemple, tout visiteur accepté dans la salle du trône devait d’abord s’asperger d’eau, donc se purifier rituellement, acte qui atteste une limite très faible entre roi et divinités.
Mais dans la terre des deux fleuves, l’eau représentait un risque : si elle donne la vie, elle peut aussi la détruire. Au contraire de l’Égypte où les crues ont lieu au moment le plus propice pour l’agriculture, les crues de deux fleuves mésopotamiens se produisent au pire moment, en mars-avril, quand les plantes sont encore trop jeunes pour résister à la violence des crues. Les Mésopotamiens ont expérimenté cette violence de l’eau au point de forger le mythe du déluge universel, qui a servi de base au récit biblique2.
- voir le billet « Les transports par l’eau » [↩]
- voir le billet : « Le déluge » [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Laura Battini (27 juin 2026). L’eau en Mésopotamie: un atou et un risque. Sociétés humaines du Proche-Orient ancien, ISSN 2606-7587. Consulté le 6 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16h6i


