Le handicap en Mésopotamie
Le handicap a toujours existé : les premières traces remontent à la préhistoire, et toutes les sociétés anciennes en ont eu connaissance et expérience directe. L’étude du handicap n’a émergé que relativement récemment, suite aux progrès de l’historiographie contemporaine qui a élargi son champ d’application à des sujets acteurs d’histoire mais qui sont restés largement négligés par la recherche historique jusqu’à une époque récente : les femmes, les enfants et les personnes souffrant de handicap. Comme pour les études de genre, lorsqu’on s’intéresse au handicap, on constate que les sources ne sont pas totalement muettes sur ce sujet : c’est plutôt le regard de l’historien contemporain et ses méthodes d’analyse des sources qui ont évolué, permettant ainsi une meilleure compréhension de la société. Comprendre une société, c’est aussi comprendre son rapport au handicap : une société ouverte (aujourd’hui on dirait “inclusive”) ne stigmatise pas les personnes souffrant de handicap et s’efforce de les intégrer. Une société fermée les exclut et, dans des cas extrêmes, les met à mort, comme ce fut le cas durant les périodes nazie et fasciste. L’Allemagne des années 1930 et 1940 est souvent citée pour ces discriminations et crimes (cf. “Aktion T4”), mais l’Italie fasciste et la France de Vichy portent une lourde responsabilité dans l’enfermement et les privations alimentaires qui ont entraîné la mort de milliers de personnes considérées, à tort ou à raison, comme handicapées physiques ou mentales.
Selon les chiffres officielles publiées par la Drees1, en 2022 14,5 millions de personnes de 15 ans ou plus (28 %) vivant en France métropolitaine ont déclaré avoir un handicap dont 5,4 millions (10 % des Français) très sévère entrainant une limitation des activités quotidiennes. Aujourd’hui, on tient compte du handicap “invisible”, comme le handicap sensoriel (avoir une vue très basse sans être aveugle) ou relationnel (différentes formes d’autisme). Dans l’antiquité, on ne détectait que le handicap lourd visible: incapacité de voir, d’entendre, ou de parler et entendre; incapacité de se déplacer seul; incapacité de comprendre.
Comment fait-on à savoir qu’en Mésopotamie le handicap existait? On dispose de trois types de source: les données ostéoarchéologiques, les données iconographiques et les données textuelles. Un exemple assez connu de handicap révélé par l’ostéoarchéologie est le squelette 1 de la grotte de Shanidar, un homme mort à 40-50 ans, un âge remarquable pour l’époque. Il présentait plusieurs handicaps physiques : il était aveugle d’un œil, probablement à la suite d’un coup qui lui avait fracturé et écrasé l’œil gauche ; il n’avait ni main droite ni avant-bras droit ; il était complètement sourd de l’oreille droite et très malentendant de l’oreille gauche ; il souffrait d’hyperostose squelettique idiopathique, une maladie qui provoque une calcification osseuse sur les ligaments de la colonne vertébrale, rendant sa démarche anormale.Il n’aurait pas pu vivre sans l’aide des autres, et ceci est la preuve de la solidarité sociale et de l’empathie de son groupe d’humains, qui n’étaient pas des Homo sapiens mais des Homo neanderthalensis, des chasseurs non sédentaires ayant vécu aux alentours de 45 000 à 41 000 avant notre ère, durant la période dite « moustérienne »2.
D’autres données relatives au handicap sont présentes dans l’iconographie, bien que rarement. C’est ce qu’on appelle l’iconodiagnostic. Dans les représentations de la guerre, l’ennemi vaincu est souvent puni par la cécité. Dans un contexte militaire, la représentation du moment où l’ennemi devient handicapé revêt une forte signification politique. Dans d’autres contextes, cependant, les personnes handicapées ne sont pas représentées, de même que les enfants et les personnes âgées le sont rarement.
La troisième source de connaissance sur le handicap est constituée par les textes. On trouve des documents administratifs mentionnant des ouvriers aveugles travaillant dans les palais (Harvey 2024), ainsi que des textes divinatoires qui, dans le but de prédire l’avenir, décrivent des situations souvent réelles ou possibles, dont le handicap. Parmi les textes divinatoires, le plus complet est le Šumma izbu, titre tiré du début de la tablette et signifiant « Si une anomalie est présente à la naissance ». Naturellement, ce type de texte ne décrit que les handicaps congénitaux (présents dès la naissance et liés à l’hérédité génétique). Mais comme nous l’avons déjà vu, la Mésopotamie a également connu des cas de handicaps acquis, consécutifs à des accidents, des représailles militaires ou à l’âge. (À suivre)
Pour aller plus loin
Eric J. Harvey, 2024. “The Blind and Their Work in Mesopotamia in the Third and Second Millennia BCE”, Osiris 39, p.57-74, disponible à la page: https://doi.org/10.1086/730403.
Erik Trinkaus et Sébastien Villotte, 2017. “External auditory exostoses and hearing loss in the Shanidar 1 Neandertal”, PLoS ONE 12(10): e0186684. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0186684.
- Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques du Ministère de la santé [↩]
- correspondant en archéologie au Paléolithique moyen et en géologie au Pléistocène supérieur [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Laura Battini (9 mai 2026). Le handicap en Mésopotamie. Sociétés humaines du Proche-Orient ancien, ISSN 2606-7587. Consulté le 12 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16714



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