Les textes divinatoires
Les Mésopotamiens disposaient d’un grand nombre de textes divinatoires, c’est-à-dire de textes permettant de prédire l’avenir à partir de l’observation de situations réelles. Ces situations étaient considérées comme des signes envoyés par les dieux, qu’il fallait scrupuleusement observer et interpréter. Pour aider à l’interprétation des signes, divers recueils de présages ont été constitués, que l’on retrouve en abondance dans les bibliothèques, dont celle du dernier grand roi assyrien, Assurbanipal à Ninive. Dans cette bibliothèque un quart des 30 000 tablettes découvertes était réservé aux textes divinatoires. Les textes divinatoires sont chacun consacrés à l’une des branches de la divination mésopotamienne, comme la tératomancie1, l’hémérologie2, l’épatoscopie3, l’astrologie4, etc. Ces ouvrages étaient imposant, comprenant des dizaines de tablettes et répertoriant des milliers de cas, mais une partie de leur contenu a été perdue.

Foies divinatoires conservés au Louvre
Les plus anciens documents de ces séries remontent à la fin de la période paléo-babylonienne (1700-1600 av. n. è.), mais leur forme canonique remonte à la fin du IIe millénaire (1200 av. n.è.). Certaines séries étaient dédiées à l’interprétation des signes célestes, comme l’Enuma Anu Enlil (“Lorsqu’Anu et Enlil”, titre qui vient des premiers mots du texte). D’autres étudiaient les signes des sacrifices du foie, comme Bārûtu (“Art du dévin”); d’autres analysaient les signes quotidiens, comme le Šumma ālu (“Lorsqu’une ville”), ou les traits physiognomiques (Traité de physiognomie) ou les rêves (Traité d’oniromancie) ou les naissances bizarres (Šumma izbu)… En somme, tout pouvait être un signe divin et devait être étudié pour comprendre la volonté divine. Dans tous ces textes, chaque présage se compose d’une protase qui décrit le signe (« Si les fondations d’une maison sont posées le 16 du mois ») et d’une apodose qui prédit l’avenir (« cette maison sera abandonnée »). Parfois, l’apodose prédit plusieurs résultats : « cette maison sera abandonnée ; des ennuis l’attendent ; elle sera démolie ». Il peut même arriver que les résultats soient à la fois négatifs et positifs, comme dans ce présage : « Si les portes d’une maison sont éloignées, ses habitants seront heureux ; sinon, les habitants ne seront pas heureux et la maison sera bientôt détruite ». (Šumma ālu, Tablette 5, présage 61). La relation entre le signe et le résultat futur n’est pas toujours évidente : dans le cas cité, on ne comprend pas pourquoi les habitants seront heureux si les portes sont éloignées les unes des autres. De plus, dans ce cas précis, le résultat pourrait être inverse : comment un même signe peut-il donner deux résultats contradictoires ?

Une tablette du Šumma izbu, conservée au British Museum
Dans certains cas le principe qui régie la relation entre protase et apodose est la relation directe ; si la protase est négative, l’apodose est négative, comme par exemple dans ce présage: “si une femme accouche et son bébé n’a pas le pieds gauche, cette maison sera dispersée ; l’activité de cette maison sera réduite” (Šumma izbu, Tablette 3, 80). On ne peut pas dire pourquoi le résultat sera la dispersion de la maison et non par exemple la pauvreté, mais on comprend une relation directe entre les deux composantes du présage. D’autres fois, en revanche, vaut le principe d’inversion : un bon signe donne un résultat négatif et un mauvais signe en donne un positif! “Si un homme rêve d’aller au ciel, ses jours seront courts. S’il rêve d’aller aux enfers, ses jours seront longs” (Traité d’oniromancie, Tablette 9, col. I). Ou bien “Si l’odeur de la maison d’un homme est comme la myrrhe, sa richesse s’en ira” ; en revanche “si l’odeur de la maison d’un homme est comme soufre (pensez à l’odeur d’œuf moisi), cette maison sera florissante” (Šumma ālu, Tablette 6, 100 et 99).
Mais la plupart du temps, la relation entre le signe et le résultat reste difficile à saisir. Par exemple, lorsqu’un signe négatif est noir, le résultat sera positif ; le même signe blanc sera négatif. Dans ces cas, la couleur prime sur la nature du signe5. Même les Mésopotamiens ont eu du mal à comprendre la relation entre le signe et le résultat : pour tenter de l’expliquer, ils ont écrit des commentaires qui, aujourd’hui, ne facilitent pas forcément la compréhension des chercheurs! Au-delà de ces quelques difficultés, qui stimulent la recherche, ces textes divinatoires restent d’un charme fou puisque derrière chaque présage il y a l’observation précise de la réalité et la volonté d’organiser cette réalité selon des catégories mentales qui ne sont pas forcement les nôtres et qui nous donnent un aperçu du point de vue émique.
- prédiction du futur par les signes extraordinaires/ monstrueux [↩]
- prédiction du futur par les jours [↩]
- prédiction du futur par les signes du foie [↩]
- prédiction du futur par les astres [↩]
- et il reste à comprendre pourquoi le noir est positif, tandis que le blanc et le rouge sont négatifs ! [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Laura Battini (10 juillet 2025). Les textes divinatoires. Sociétés humaines du Proche-Orient ancien, ISSN 2606-7587. Consulté le 13 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/14bum


