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Écritures et langues du Proche-Orient ancien

Le Proche-Orient ancien a connu plusieurs langues et plusieurs systèmes d’écritures. Attention à ne pas les confondre! L’écriture sert à mettre à l’écrit la langue que l’on parle. Il y a eu trois types d’écriture : cunéiforme, hiéroglyphique et alphabétique.

Figure 1. Plusieurs types de clous

Figure 1. Plusieurs types de clous

L’écriture cunéiforme est la plus ancienne des trois. Le nom vient de la forme de ses signes, qui ressemblent à des clous (Figure 1). Elle apparaît avec la première ville (Uruk) à la fin IVème millénaire et et est devenue la langue internationale dans la seconde moitié du IIe millénaire av. n. è. Elle a continué à être utilisée jusqu’au Ier millénaire av. n. è., quand elle était en concurrence avec le système d’écriture alphabétique. Les tout derniers textes cunéiformes datent du début de l’ère chrétienne.

 

Figure 2.Pictogrammes

Figure 2.Pictogrammes

Au tout début, l’écriture utilisait des pictogrammes (Figure 2), c’est-à-dire des dessins représentant les objets désignés: on dessinait un épi pour désigner le blé ou l’orge, deux épis posés sur un rectangle pour indiquer le verger.

Figure 3. Tablette pictographique, fin du IVe millénaire av. J.-C

Figure 3. Tablette pictographique, fin du IVe millénaire av. J.-C

Les tablettes de cette époque étaient administratives (Figure 3) : elles servaient à marquer l’entrée des marchandises dans le palais et le temple principal de la ville. Plus tard, l’écriture fut également utilisée par les particuliers, qui l’utilisaient pour leurs comptes, leurs transactions économiques, leurs propriétés foncières et leurs lettres. Suite à ces nouvelles exigences, l’écriture devint plus complexe:

les dessins furent schématisées par des coups de calame et finirent ainsi par rassembler à des petits clous. L‘écriture comptait alors entre 500 et 800 signes différents. Certains signes étaient phonétiques (ou phonogrammes: reproduisaient un son), d’autres logographiques (désignaient un mot entier mais pouvaient aussi renvoyer à un son) et d’autres servaient comme déterminatifs, ou compléments phonétiques ou signes numériques.

Figure 4. Types de calames

Figure 4. Types de calames

Comment écrivaient-ils ? Pour écrire, ils utilisaient le plus souvent une tablette d’argile et un calame fabriqué à partir d’un roseau coupé, ou fait en bois, ivoire, os ou métal. La forme des calames variait en fonction de l’utilisation (Figure 4). Le roseau était imprimé sur l’argile fraîche, mais il était important d’écrire assez rapidement pour éviter que l’argile ne sèche. Les tablettes étaient ensuite séchées au soleil. Une fois la tablette devenue obsolète (par exemple, une liste de marchandises), l’écriture était effacée pour réutiliser la tablette : dans les sociétés d’autrefois, on ne jetait rien ! Ils avaient compris l’importance du recyclage ! Le recyclage constant de tablettes obsolètes explique que la majorité des archives retrouvées soient contemporaines de la destruction de la ville (de quelques années à quelques jours avant la destruction, comme dans le cas de la lettre du roi d’Ougarit écrite au moment de la prise de la ville par les Peuples de la Mer).

 
Figure 5: à gauche clou d’argile; au centre statue inscrite; à droite kudurru inscrit

La tablette n’est pas le seul support d’argile utilisé pour l’écriture: on écrivait aussi sur des clous en argile (Figure 5 gauche), des cônes, des cylindres, des prismes, des briques, des enveloppes… On écrivait aussi sur la pierre (sceaux, statues, kudurru, stèles, obélisques, bas reliefs, perles, vases, récipients. Voir Figure 5 centre et droite), l’ivoire, le métal (en forme de tablette: voir Figure 6; en forme de vase ou autres formes), la cire (qui ne s’est pas conservée) et le bois…

Figure 6. Tablette en or de Tukulti-Ninurta Ier (d’après: https://www.reddit.com/r/ArtefactPorn/comments/wqc421/gold_tablet_found_beneath_the_temple_of_i%C5%A1tar_in/)

Figure 6. Tablette en or de Tukulti-Ninurta Ier (d’après: https://www.reddit.com/r/ArtefactPorn/comments/wqc421/gold_tablet_found_beneath_the_temple_of_i%C5%A1tar_in/)

Les inscriptions sur pierre ou métal, réalisées avec une pointe de fer, étaient destinées à traverser le temps: ce sont des inscriptions pensées pour la postérité (et pour les dieux). On ignore si les graveurs savaient lire et comprenaient le cunéiforme ou s’ils se contentaient de copier un texte écrit par un scribe sur une tablette.

L’écriture cunéiforme a été utilisée pour un grand nombre de langues : d’abord pour le sumérien (fin du IVe-IIIe millénaire), puis pour l’akkadien (fin du IIIe-Ier millénaire). Les Cassites, arrivés dans le sud de la Babylonie au milieu du deuxième millénaire, ont adopté le cunéiforme pour leur langue (qui n’est ni sémitique ni sumérienne). L’écriture a été adoptée par les pays voisins pour leurs langues (en Syrie, l’éblaïte et le hurrite ; en Turquie, le hittite, le hurrite et l’urartien ; en Élam, l’élamite et le perse).

À partir de 1300 av. n. è., plusieurs tentatives de simplification de l’écriture cunéiforme furent menées au Levant. Au Levant septentrional, Ougarit créa une écriture cunéiforme alphabétique : chacun de ses 30 signes désignait une consonne ou une voyelle (28 consonnes et deux voyelles). Au Levant méridional, en revanche, l’alphabet proto-sinaïtique était composé d’au moins 23 signes, chacun désignant une consonne. Les alphabets du Ier millénaire, tels que le phénicien, l’araméen et l’hébreu (Figure 7),

Figure 7. Alphabets phénicien, araméen et grec.

Figure 7. Alphabets phénicien, araméen et grec.

découlèrent de ces expériences et, grâce à la simplicité de leur système, se répandirent rapidement, non seulement du Levant au reste du Proche-Orient ancien, mais même dans toute la Méditerranée. L’alphabet ouest-sémitique connut un bel avenir lorsqu’il fut adopté par les Grecs et adapté à leur langue, puis par les Romains, et c’est l’alphabet qu’on utilise  aujourd’hui En Europe, en Russie et en Amérique. L’alphabet était écrit à l’encre sur du papyrus ou du parchemin. Pour fermer les rouleaux écrits, on utilisait une cordelette nouée avec un morceau d’argile, sur laquelle on imprimait un cachet. C’est ainsi que le sceau-cylindre a commencé à disparaître, puisque trop gros et moins utile que le cachet.

Le troisième système d’écriture connu au Proche-Orient ancien est le système hiéroglyphique. Tout le monde connaît les hiéroglyphes égyptiens, mais peu connaissent l’existence des hiéroglyphes hittites (Figure 8).

Figure 8. Hiéroglyphes hittites.

Figure 8. Hiéroglyphes hittites.

Les deux systèmes ne sont pas apparentés, mais le principe est le même: l’écriture est constituée de petits dessins représentant les objets évoqués. Les hiéroglyphes hittites sont composés d’idéogrammes (un dessin désignant un mot, comme végétaux, parties du corps humain, animaux, vases, outillage, etc.) et de symboles géométriques (à valeur syllabique, numérale ou déterminative). Ils furent utilisés entre le XVe et le VIIe siècle av. n.-è., après et pendant l’utilisation de l’écriture cunéiforme. Ils semblent réservés aux inscriptions monumentales. Au Ier millénaires les Assyriens utilisèrent parfois une forme de hiéroglyphes qui rassemble plus à un système cryptique, compris par un nombre restreint d’initiés. Il s’agit de quelques séries de symboles qui peuvent être lus comme des hiéroglyphes (Figure 9). Ils apparaissent sur quelques inscriptions de Sargon II (721-705 av. n.è.) et d’Assarhaddon (680-669 av. n.è.).

Figure 9. Hiéroglyphes de Sargon II, signifiant "Sargon, grand roi, roi du pays d’Assur".

Figure 9. Hiéroglyphes de Sargon II, signifiant “Sargon, grand roi, roi du pays d’Assur”.

 

S’il existe trois écritures, les langues parlées au Proche-Orient ancien sont au nombre d’une trentaine. Voici un bref aperçu de ces langues :

1) Le Sumérien est une langue ergative ((la structure de la phrase est différente si le verbe est transitif ou intransitif : le français et les langues dérivées du latin sont accusatives, c’est à dire ils ont une structure de la phrase égale pour un verbe transitif et un intransitif)), qui ne se rattache à aucune famille linguistiques connues, ce qu’on appelle un isolat linguistique. Parlée en Mésopotamie, elle a probablement déjà disparu comme langue parlée à la fin du IIIe millénaire ou au début du IIe millénaire av. n. è. Puis, elle a été utilisée un temps comme langue de prestige (inscriptions royales) ou comme langue notariale (babylonien méridional, premiers siècles du IIe millénaire). Mais son usage a tendance à disparaître. Au Ier millénaire, seuls quelques idéogrammes sumériens ont été conservés dans des contrats. Cependant, le sumérien était encore connu des scribes érudits, mais son usage était restreint à la langue liturgique : il apparaît surtout dans les chants exécutés lors des rituels, qui risquaient de perdre leur efficacité s’ils étaient traduits.

2) L’Akkadien est un terme générique, tiré du nom de la ville d’Akkad, pour désigner plusieurs dialectes parlés à différentes époques et dans différentes régions. Selon l’époque et la région, on distingue le paléo-assyrien parlé entre 2000 et 1500 av. n. è. en Mésopotamie du Nord, du paléo-babylonien parlé à la même époque mais en Mésopotamie du Sud. Puis, entre 1500 et 1000 av. n. è., on distingue le médio-assyrien (Mésopotamie du Nord) du médio-babylonien (Mésopotamie du Sud). Entre 1000 et 500 av. n. è., on distingue le néo-assyrien (Mésopotamie du Nord) du néo-babylonien (Mésopotamie du Sud). Le “Babylonien standard”, utilisé de la fin du IIe au Ier millénaire, est la langue littéraire, issue du babylonien, dont les normes ont été établies à la fin du IIe millénaire. La plupart des inscriptions officielles des rois assyriens sont écrites en babylonien standard, mais avec des signes néo-assyriens.

3) L’Éblaïte est une langue sémitique archaïque, parlée en Syrie au IIIe millénaire av. n. è.

4) L’Amorrite est une langue sémitique parlée à la fin du IIIe et au IIe millénaires en Syrie et Mésopotamie.

5) Le Cassite, originaire des monts Zagros, est un isolat linguistique, une langue qui n’est donc apparentée à aucune autre langue connue. Il n’est pas sémitique, mais pourrait être apparenté au groupe hurro-urartéen ou, moins probablement, à l’élamite. Les difficultés de classification proviennent du fait que cette langue n’est connue que par quelques mots disséminés dans les textes médio-babyloniens (deuxième moitié du IIe millénaire av. n. è.).

6) L’Elamite est une langue parlé en Iran du sud-ouest entre le IIIe et le Ier millénaire av. n. è.. C’est un autre isolat linguistique, une langue agglutinante mais dotée d’un nombre limitée de suffixes (par rapport au sumérien et au hurrite).

7) Le Hurrite est une langue de Haute Mésopotamie (Syrie et Turquie actuelles) datant au moins du milieu du IIIe millénaire av. n. è. C’est une langue ergative caucasienne présentant la morphologie agglutinante typique de la famille des langues caucasiennes. Elle est apparentée à l’urartéen.

8) Le Hittite est ne langue indo-européenne attestée au début du IIe millénaire av. n. è. (textes du commerce paléo-assyrien), et puis surtout à l’époque de l’empire hittite. parlé déjà avant (fin du IIIe mill.). Le hittite est écrit en écriture cunéiforme et hiéroglyphique.

9) Le Hatti est un isolat linguistique parlée en Turquie centrale (autour de Bogazköy/Hattusa) au IIIe millénaire av. n. è. Elle est restée comme langue liturgique sous l’empire hittite. Il s’agit d’une langue agglutinante ne se rattachant à aucune famille linguistique connue. Le nom de la capitale hittite, Hattusa, vient du peuple parlant hatti.

10) Le Palaïque est une langue indo-européenne parlée en Turquie centrale au IIe millénaire av. n.è.

11) Le Louvite est une langue indo-européenne parlée en Turquie méridionale au IIe millénaire av. n. è. À la chute de l’empire hittite, elle a donné vie au lycien (connu par une stèle), lydien et mylien (connu par deux inscriptions), trois langues indo-européennes parlées dans les royaumes dites ‘néo-hittites’.

12) L’Urartéen est une langue agglutinante et ergative apparentée au hurrite, mais qui n’en est pas directement issue. Hurrite et urartéen se sont probablement séparés au début du IIe millénaire av. n. è. L’urartéen était parlé dans le royaume d’Urartu, et a disparu avec la chute de ce royaume. Il était écrit en cunéiforme ou plutôt dans un cunéiforme qui était une simplification du cunéiforme néo-assyrien. L’urartéen était parfois écrit en hiéroglyphes louvites (cf. Altintepe).

D’autres langues parlées dans le Proche-Orient du Ier millénaire av. n. è. sont le Perse (langue indo-européenne d’Iran), le Phrygien (langue de Turquie centrale), six langues sémitiques nord-occidentales (l’Araméen, le  Phénicien, l’Hébreu, l’Ammonite, le Moabite et l’Édomite), cinq langues nord-arabiques (Taÿmanitique, Dadanitique, Thamoudique, Hismaïque et Safaïtique) et quatre langues sud-arabiques (Sabaïque, Qatabanique, Maïnique et Hadramawtique, langues sémitiques centrales).

Ce n’est pas un hasard si le mythe biblique de la tour de Babel (dispersion et multiplication des langues) trouve son origine dans le Proche-Orient ancien !

 

Pour aller plus loin
M.C.A. Macdonald 2010. “Ancient Arabia and the written word”, in M.C.A. Macdonald (ed.) The Development of Arabic as a Written Language (Supplement to the Proceedings of the Seminar for Arabian Studies 40), p. 5–28. Oxford: Archaeopress.
Christian Julien Robin et Maria Gorea, 2016. “L’alphabet de Himà (Arabie Séoudite)”, in Israel Finkelstein, Christian Robin et Thomas Römer (eds), Alphabets, Texts and Artifacts; Studies Presented to Benjamin Sass, p. 310-375. Paris: Van Dieren Editeur.
Benjamin Sass and Israel Finkelstein, 2023. “The West Semitic alphabet in the Early Iron Age: A new hypothesis”, Near Eastern Archaeology 86.1, p.28-45

 

 

Laura Battini
Laura Battini
Chargée de Recherche au CNRS (UMR 7192 – PROCLAC, Paris), spécialiste d’architecture et d’iconologie syro-mésopotamienne

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Laura Battini (18 mai 2025). Écritures et langues du Proche-Orient ancien. Sociétés humaines du Proche-Orient ancien, ISSN 2606-7587. Consulté le 12 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13y3u


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