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Une découverte inattendue: des fils de lin présents sur plusieurs objets mésopotamiens

Figure 1. Vision du lin au microscope (D'après Thomas et Moulherat 2015, fig.2)

Figure 1. Vision du lin au microscope (D’après Thomas et Moulherat 2015, fig.2)

Des analyses récentes ont révélé l’existence de fils de lin sur des statuettes, des tablettes et des vases mésopotamiens. Le climat de la Mésopotamie (correspondant à l’Irak et au nord-est de la Syrie actuels) ne permettait pas la conservation des fibres végétales (lin) ou animales (laine) utilisées pour la fabrication des tissus. Jusqu’à il y a une quinzaine d’années, on se contentait des empreintes laissées par les tissus sur l’argile et retrouvées de manière très sporadique. Depuis, l’utilisation d’instruments performants comme le microscope électronique à balayage, le stéréomicroscope et le microscope optique, a permis d’identifier et de photographier des morceaux de tissus et des filaments sur un certain nombre d’objets anciens (Figure 1).

Figure 2. Clou de fondation de Gudéa (2100 av.n.è.), Musée du Louvre (d'après Thomat et Moulherat 2015, fig.1a).

Figure 2. Clou de fondation de Gudéa (2100 av.n.è.), Musée du Louvre (d’après Thomat et Moulherat 2015, fig.1a).

Dans certains cas, l’existence de ces tissus est visible à l’œil nu, mais sans image suffisamment claire. L’utilisation d’instruments sophistiqués a permis d’identifier le matériau utilisé, de comprendre la trame du tissu et même les processus techniques de fabrication des fils. L’analyse s’est concentrée sur une série de statuettes portant un clou et déposées sous terre comme dépôt de fondation et connues sous le nom de « clous de fondation ». Le clou peut être porté par un dieu reconnaissable par la tiare à corne (Figure 2), un roi ou un animal sauvage et puissant, comme le lion, auquel cas il est en métal.

Figure 3. Clou en métal, inséré dans l'anneau d'un autre clou (d'après Wikimédia Commons)

Figure 3. Clou en métal, inséré dans l’anneau d’un autre clou (d’après Wikimédia Commons).

Il peut aussi être inséré dans l’anneau d’un autre clou (Figure 3), auquel cas il est en métal. Une tablette de pierre accompagne en général le clou porté par un personnage ou fixé dans un anneau. La forme la plus courante du clou est le clou isolé, sans autre figure, fait en argile très pure et inscrit (Figure 4). Les clous furent utilisés depuis le IIIe millénaire pour protéger le bâtiment dont ils occupaient les fondations. Le symbolisme du clou est répandu dans de nombreuses sociétés anciennes et a une valeur magique : le clou était censé fixer l’édifice au sol, garantissant ainsi son éternité.

Figure 4. Clou en argile (d'après Wikimédia Commons).

Figure 4. Clou en argile (d’après Wikimédia Commons).

Ce que l’on ne savait pas, c’est que les clous de métal étaient enveloppés dans un tissu de lin avant d’être enterrés. Sur les 17 clous de fondation trouvés à Tello, dans le sud de l’Irak, datant de 2100 avant J.-C. et aujourd’hui conservés au Louvre, 12 portent encore des traces de tissu visibles à l’œil nu. Sur deux autres clous, les traces ont aujourd’hui disparu, mais elles étaient encore visibles au moment de leur découverte, comme l’indiquent les rapports de fouilles. D’autres clous trouvés à Nippur et dans d’autres villes présentent également des traces de tissu.

Comment ces tissus ont-ils été conservés ? Les chimistes pensent que la corrosion du métal a préservé les traces des textiles, car lors de la corrosion, les sels métalliques remontent à la surface, où ils capturent la matière organique du lin. Le microscope électronique à balayage a permis d’identifier le type de tissu : il s’agit de lin, comme le montre la section polygonale des fibres, avec des angles plutôt arrondis. Ce lin était de la plus haute qualité, car il était très fin et bien fait : les artisans qui le fabriquaient connaissaient très bien toutes les étapes du traitement du lin (rouissage, teillage, peignage).

À la fin du IIIème millénaire, la Mésopotamie utilisait peu le lin par rapport à la laine. Des estimations basées sur des documents administratifs suggèrent que seuls 10 % des tissus étaient fabriqués à partir de lin. L’utilisation d’un matériau rare avait probablement une signification rituelle et magique. Même les clous en argile étaient fabriqués avec une pâte de qualité supérieure, très pure, sans inclusions, sans traces de paille, sans cassures et peinte en rouge (observation personnelle sur les clous de la Yale Babylonian Collection)). Le souci de pureté était indispensable dans les rituels mésopotamiens. Mais dans ce cas précis, il est probablement lié à un désir de mémoire : placer un objet inscrit dans les fondations signifiait l’adresser aux dieux -qui savent et voient tout- et aux générations futures. Si cet objet était pensé pour ce type de public, il n’est pas étrange qu’il soit d’une meilleure qualité.

 

Pour aller plus loin
Catherine Breniquet 2008. Essai sur le tissage en Mésopotamie : des premières communautés sédentaires au milieu du IIIe millénaire avant J.-C. Paris : De Boccard
Agnes Garcia-Ventura 2008. “Neo-Sumerian textiles wrappings. Revisiting some foundation figurines from Nippur”,
Zeitschriftfür Orient-Archäologie 1, p. 247-252.
Agnes Garcia-Ventura 2012. “The emperor’s new clothes : Textiles, gender and Mesopotamian foundation figurines”, Altorientalische Forschungen 39/2, p. 235-253.
Cécile Michel et Marie-Louise Nosch (éds.) 2010. Textile Terminologies in the Ancient Near East and Mediterranean from the Third to the First Millennia BC. Oxford : Oxbow Books.
Ariane Thomas et Christophe Moulhe 2015. “Les fondations mésopotamiennes, conservatoire pour l’étude des textiles”, Techne 41, p. 8-18 (disponible en ligne à l’adresse: https://journals.openedition.org/techne/4087?lang=fr#bodyftn13).

 

Laura Battini
Laura Battini
Chargée de Recherche au CNRS (UMR 7192 – PROCLAC, Paris), spécialiste d’architecture et d’iconologie syro-mésopotamienne

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Laura Battini (13 avril 2025). Une découverte inattendue: des fils de lin présents sur plusieurs objets mésopotamiens. Sociétés humaines du Proche-Orient ancien, ISSN 2606-7587. Consulté le 13 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13qvx


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