Nommer pour exister: les noms de bâtiments en Mésopotamie
En Mésopotamie non seulement les personnes et les animaux portaient un noms (pour l’article sur les prénoms en Mésopotamie, voir ici), mais aussi les bâtiments. Tous les bâtiments construits par le roi – temples, palais, canaux d’irrigation, murailles et portes urbaines1 – recevaient un nom. Les noms conféraient une existence réelle et permettaient au roi de célébrer sa personne. Sargon II nomma ainsi son palais Egalgabarinutukua, “le palais qui n’a pas d’égal”. En soulignant le caractère exceptionnel de son palais, Sargon II s’élevait au rang des dieux, créateurs par excellence. Son fils Sennachérib, en nommant son palais Egalzagdinutukua, “le palais sans rival”, insistait plutôt sur l’invincibilité royale, preuve de la bienveillance divine.

Figure 1. le triangle assyrien et les sites du nouveau réseau hydraulique construit par les Sargonides (© Kurdish-Italian Faida Archaeological Project).
Les canaux, essentiels au maintien de l’agriculture et à la subsistance des villes, étaient une occupation constante du roi. Au XVIIIe s. av. n.è., Hammurabi nomma l’une de ses années de règne d’après la construction d’un canal, qui portait le nom de “Hammurabi est la richesse de son peuple et le favori des dieux Anu et Enlil”. Ce nom établit un lien entre l’eau du canal nouvellement bâti, dispensatrice d’abondance (surtout dans un pays semi-désertique comme la Mésopotamie du Sud), et le roi qui, par l’eau, contribue à sécuriser l’agriculture et apporte ainsi l’abondance à ses sujets. Un millénaire plus tard, le roi assyrien Sennachérib (Figure 1) construisit un impressionnant réseau de canaux pour acheminer l’eau jusqu’à sa nouvelle capitale, Ninive. L’un de ses canaux s’appelait Patti-Sennacherib, « canal de Sennachérib », un autre Nār-Sennacherib (“fleuve de Sennachérib”).
Les murailles portaient des noms qui en soulignaient la puissance: à l’époque de Salmanazar III, les deux murailles de la ville d’Assur se nommaient l’intérieure “Dont la splendeur couvre la terre” et l’extérieure “Terreur des quatre coins du monde”. Dans d’autres cas, le nom de la muraille rappelle la protection divine, comme montrent les noms des murailles intérieure et extérieure de la ville de Babylone. La première se nommait Imgur-Enlil (“Enlil a dit oui”) et la seconde Nimitti-Enlil (“support d’Enlil”). Ces deux noms sont de plus une allusion à la ville de Nippur, ville sainte et siège de l’ancien chef du panthéon, Enlil, avant que Marduk ne le remplace, probablement vers la fin du IIe millénaire av. n.è. D’une pierre deux coups: en nommant ainsi ses murailles, les rois suggéraient que Babylone était désormais la ville sainte et héritière d’une longue tradition…

Figure 2.Restitution de l’Etemenanki, la ziqqurat (=tour à étages) de Babylone, la fameuse “tour de Babel”…
Les noms des temples sont moins liés à la célébration royale. Ils ont une signification plutôt religieuse: l’accent est mis sur la pureté (Ezida, “Maison pure”), sur la hauteur (Ekur, “Maison montagne”; Eduranki, “Maison du Ciel et de la Terre”; Etemenanki, “Maison Plateforme de fondation du ciel et de la terre”: voir Figure 2; Eanna, “Maison des Cieux”), ou sur une caractéristique du dieu auquel le temple est dédié (Eabzu, “Maison des Eaux souterraines” pour Enki/Ea). Même des parties du temple, comme les entrées, les autels ou les cours pouvaient porter un nom, du moins dans les plus grands temples. Ainsi, à Assur, les travaux que Sennachérib avait effectués dans le temple d’Assur (qui portait le nom significatif d’Ešarra, “Maison de l’univers”) lui permirent de nommer plusieurs parties du temple : quatre portes d’entrée intérieures furent appelées “Porte du Chemin des Étoiles d’Enlil”, “Porte d’entrée des dieux Igīgū”, “Porte de l’abondance de la terre” et “Porte de l’Estrade des Destinées”; quatre portes extérieures furent appelées “Porte Royale”, “Porte du Firmament”, “Porte Kamsū-Igīgū” et “Porte de l’Étoile du Char“; une cour fut nommée « Cour de la rangée de piédestaux pour les dieux Igīgū »…
Roi et construction vont de pair (et non seulement en Mésopotamie!): un roi bienveillant ne pouvait que restaurer les bâtiments en ruine et en construire de nouveaux, en signe de piété. Mais continuer à bâtir signifiait aussi laisser son nom à l’histoire, le nom que l’édifice portait dans ses fondations. À suivre…
- sur les portes voir l’article déjà publié [↩]
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Laura Battini (20 avril 2025). Nommer pour exister: les noms de bâtiments en Mésopotamie. Sociétés humaines du Proche-Orient ancien, ISSN 2606-7587. Consulté le 13 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13s25


