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L’architecture domestique damascène à coupole : la qā’a al-‘Imādi

Le patrimoine domestique syrien a été souvent endommagé. Un certain nombre de résidences datant des périodes mamelouke (1250-1516) et ottomane (1516-1918) sont mal conservées. Heureusement, Damas a su préserver quelques perles.

Figure 1. Plan cadastral de la qāʻa al-ʻImādī 

Figure 1. Plan cadastral de la qāʻa al-ʻImādī 

C’est le cas de la qā’a al-‘Imādi (habitation ou salon d’honneur)1, qui est un bâtiment doté d’un toit en coupole. Si certains waqfs (=actes de fondations pieuses) mentionnent l’existence de maisons dotées d’un dôme, il n’en reste presque aucune sur le terrain. Dans les documents écrits (waqfs), la présence de qubba (dômes) est connue pour les maisons datant du XVIe et du début du XVIIe siècle. Or, le bâtiment al-‘Imādi est difficilement datable puisque il n’y a pas d’inscription précisant la date de construction de cet important édifice. Ainsi, seule l’étude architecturale pourrait permettre de dater ce bâtiment (S. Weber 2004, p. 277-278). Pourtant, seule la partie ouest de cette construction est accessible et fait l’objet de notre étude. De plus la partie est de ce bâtiment a été séparée au début du XXIe siècle. Depuis 1996, elle était utilisée par un restaurant connu : Marmar. Nous n’avons pas malheureusement pas pu entrer dans cette partie suite au refus du propriétaire de restaurant2, mais nous avons retrouvé son plan dans l’article de S. Weber (S. Weber 2004, p. 278).

 

Localisation et propriétaire
La qā’a al-‘Imādī porte ce nom en raison de sa proximité avec la « mosquée al-‘Imādī » à l’ouest. Elle se dresse actuellement sur la parcelle n°1. 17 dans le quartier de Bāb Tūma, au sud du ḥammām al-Bakrī (1026/1617)3 et de la petite mosquée d’Amir Barwīz b. ‘Abd Allah4 (Figure 1). Selon les sources écrites, la famille al-Bakrī, qui vivait dans ce quartier aux XVIe et XVIIe siècles, aurait été propriétaire de cette qāʻa. Cependant, il est plus probable qu’elle appartenait à Barwīz b. ‘Abd Allāh, notable de la ville durant la seconde moitié du XVIe siècle, et responsable de la construction des deux bâtiments proches de la qā’a al-‘Imādī : la petite mosquée et le ḥammām al-Bakrī (S. Weber 2004, p. 277-278).

 

Figure 2. La qāʻa al-ʻImādī : plan actuel (I. Fayyad et H. Ahmad d’après S. Weber 2004, p. 278).

Figure 2. La qāʻa al-ʻImādī : plan actuel (I. Fayyad et H. Ahmad d’après S. Weber 2004, p. 278).

Analyse architecturale
La qā’a a deux entrées principales, sur les côtés ouest et nord et trois secondaires sur les mêmes côtés. L’accès du nord mène directement à l’intérieur de la section nord de la qā’a. Le deuxième accès, à l’ouest, ouvre sur la partie centrale. Deux accès secondaires à l’ouest mènent à deux chambres méridionales de la qā’a. Ainsi, toutes les pièces de la maison sont accessibles depuis l’extérieur, ce qui constitue une autre spécificité de ce bâtiment (Figure 2).

La salle centrale
Cette pièce centrale, d’une superficie totale de 62,67 m², est la plus grande de la maison. Il s’agit de la salle de réception, dotée de quatre īwān5, deux plus grands sur les murs nord et sud et deux plus petits à l’est et à l’ouest. Aujourd’hui elle est séparée des pièces latérales par deux murs en béton beaucoup plus récents et des plaques métalliques récentes bloquant les fenêtres. L’une des fenêtres, celle orientée à l’ouest, est moderne.

Figure 3. La qāʻa al-ʻImādī : décor du mur est de la pièce centrale

Figure 3. La qāʻa al-ʻImādī : décor du mur est de la pièce centrale

Le mur oriental est orné d’un grand espace rectangulaire bordé d’un bandeau de pierre gravé d’un motif de vagues tressées (Figure 3). Ce rectangle est subdivisé en deux parties : la partie inférieure présente trois niches symétriques encadrées chacune par une bande à motif d’ondulation tressée. La partie supérieure du rectangle présente trois panneaux similaires entourés d’une même bande aux ondulations tressées.

Le mur occidental contient trois niches offrant le même décor que celui du mur oriental, mais avec une différence : la présence d’un maṣab (renfoncement). Ce dernier est décoré de quatre rectangles de marbre coloré portant des motifs géométriques. Cette niche est précédée de ce qui ressemble à un īwān haut de 9,21 m et fermé par un plafond plat peint dont restent les traces d’un dense décor floral inscrit dans des médaillons polygonaux à fond blanc (Figure 4).

Figure 4. La qāʻa al-ʻImādī : décor du mur ouest de la pièce centrale.

Figure 4. La qāʻa al-ʻImādī : décor du mur ouest de la pièce centrale.


La pièce latérale du côté sud

Cette pièce est la plus petite de la partie accessible de la maison. Elle ressemble à un īwān6, car elle s’ouvre sur la partie centrale par un arc brisé décoré en ablaq7 surmonté de deux bandeaux décorés de zigzags et de formes géométriques et inscrits dans un encadrement rectangulaire.

Figure 5. La qāʻa al-ʻImādī : mur ouest de la pièce du côté sud.

Figure 5. La qāʻa al-ʻImādī : mur ouest de la pièce du côté sud.

Le mur ouest comporte deux niches. La première, aujourd’hui utilisée comme fenêtre, donne sur le passage menant à la qa’a. Elle est bordée d’un cadre rectangulaire orné d’un bandeau entrelacé et surmonté d’un panneau rectangulaire à motifs géométriques. La deuxième niche sert actuellement de porte à cette pièce et s’inscrit dans un cadre rectangulaire décoré de bandes géométriques entrelacées (Figure 5).

 

 

Figure 6. La qāʻa al-ʻImādī : mur nord de la pièce latérale du côté nord.

Figure 6. La qāʻa al-ʻImādī : mur nord de la pièce latérale du côté nord.


La pièce latérale du côté nord

Il s’agit de la pièce à l’extrémité nord de la qā’a. Elle est séparée de la pièce centrale par un mur en béton percé de deux fenêtres modernes. L’accès à cette section se trouve sur la façade nord, du côté du passage qui dessert la qā’a. Cette pièce se distingue des autres par sa décoration basique. À l’intérieur, les murs ouest et est sont occupés par trois niches : une centrale et deux latérales, avec deux niches plus petites. Les trois niches principales se terminent par un arc surbaissé. Les deux niches plus petites sont surmontées d’un arc trilobé (Figure 6).

 

Synthèse
L’étude architecturale permet de suggérer une datation de la maison à la fin de l’ère mamelouke ou au plus tard au début de l’ère ottomane, soit la fin du XVe et le début du XVIe siècle. Cette qaʻa  est en effet très particulière: son plan d’ensemble de type allongé est rare, comme l’est l’absence de la cour8.

Les maisons à coupole semblent disparaître au XVIe siècle. Des raisons historiques et techniques peuvent être alléguées. La fin du XIVe siècle est une période de crise : Damas est victime de la guerre civile qui suit l’avènement du sultan al-Zahir, marquée par de violents combats entre 1389 et 1393. À l’hiver 1400, Tamerlan détruit à son tour une grande partie de la vieille ville de Damas (E. Vigouroux 2011, p. 14-15). Lors de la reconstruction, le problème des matériaux a pu entrer en jeu : alors que l’architecture résidentielle et publique des villes de Hama et d’Alep reposait principalement sur la pierre, l’architecture damascène avait beaucoup plus fait appel au bois et à l’argile, matériaux locaux abondants mais plus fragiles. Enfin, le déclin de l’influence des Mamelouks avec l’arrivée des Ottomans à Damas au début du XVIe siècle peut expliquer la rareté de ces qāʻa à coupole, comme peut l’expliquer également la préférence de l’architecture ottomane pour les plafonds à poutres apparentes.

 

Pour aller plus loin
I. Fayyad 2016. L’habitat domestique à Damas, Homs et Hama aux époques mamelouke et ottomane (XIIIe-XVIIIe siècle). Thèse de doctorat, Université d’Amiens.
I. Fayyad à paraître. “An Exemplar of Damascene domestic Heritage under the Mamluks and Ottomans (15th and 16th centuries): the qāʻa al-ʻImādī”, in
H. Gaube 1978. Arabische Inschriften aus Syrien. Beirut/Wiesbaden.
J.-P. Pascual 1983. Damas à la fin du XVIe siècle : d’après trois actes de Waqf Ottomans. Presses de l’Ifpo.
E. Vigouroux 2011. Damas après Tamerlan : étude historique et archéologique d’une renaissance (1401-1481). Thèse de doctorat, Université de Paris IV.
S. Weber 2004. « An Egyptian qā‘a in 16th ct. Damascus. Representative Halls in late Mamluk and early Ottoman Residential Architecture in Syria and Lebanon», in K. von Folsach, H. Thran and I. Thuesen (eds) From Handaxe to Khans, Essays presented to Peder Mortensen on the Occasion of his 70th Birthday, Arahus University Press.

  1. Pour en savoir plus sur cette qā’a, voir I. Fayyad à paraître [↩]
  2. La superficie de cette construction avec le restaurant contigu à l’est occupe 396,57 m² environ. [↩]
  3. Ce ḥammām date de l’an 1026/1617: H. Gaube 1978, p. 80, n. 150. Il semble que ce bain était privé [↩]
  4. Il s’agit de Barwīz b. ʻAbd Allāh al-Rūmī, affranchi du premier defterdār de la province de Damas, après que ce poste, séparé de celui d’Alep, fut créé en l’an 975/1567. Ce personnage poursuivit une carrière militaire, puis à sa retraite s’installa à Damas ; il y construisit près de sa maison dans le quartier al-Qaymariyya, une mosquée jumelée à un ḥammam, actuellement connu sous le nom d’al-Bakrī. Voir J.-P. Pascual 1983, p. 78, n. 5 [↩]
  5. l’īwān est une pièce composée de trois murs, le quatrième est ouvert vers la cour. [↩]
  6. Actuellement, cette pièce ou īwān a été fermée tardivement par un mur moderne recouvert de ciment et par un autre recouvert de peinture blanche. [↩]
  7. L’ablaq est une technique de composition des façades en pierre de couleur noire-blanche [↩]
  8. pourtant attestée déjà dans la qāʻa nord de la demeure al-ʻAqqād. De plus, les sources écrites montrent que les qāʻa furent souvent situées dans un ensemble d’édifices et pas nécessairement conçues avec une cour. Pour une description détaillée se reporter à l’ouvrage de Weber 2004, p. 227-280 et à ma thèse: Fayyad 2016, p. 67- 94 [↩]

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Imane Fayyad (24 février 2025). L’architecture domestique damascène à coupole : la qā’a al-‘Imādi. Sociétés humaines du Proche-Orient ancien, ISSN 2606-7587. Consulté le 17 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13cyd


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