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L’Au-delà mésopotamien

Il n’est pas facile de reconstituer les conceptions mésopotamiennes de l’au-delà. Contrairement à l’Égypte, il n’existe pas de texte expliquant la vie après la mort, ou du moins aucun n’a été trouvé. De plus, en trois mille ans d’histoire mésopotamienne, les croyances ont évolué au fil du temps. Cependant, des récits mythiques, tels que la Descente d’Inanna aux Enfers, L’épopée de Gilgamesh, Nergal et Ereshkigal et Enlil et Ninlil, situent une partie de leur histoire dans l’Au-delà. Enfin, des textes des exorcistes évoquent également ce lieu et plusieurs des leurs rites servent à renvoyer les esprits des morts dans l’Au-delà.

Terre cuite connue sous le nom de plaque Burney, représentant peut-être Ereškigal, la reine des Enfers, British Museum (Gennadii Saus i Segura, Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Relieve_Reina_de_la_Noche_(ca._1800_a.C).jpg).

Terre cuite connue sous le nom de plaque Burney, représentant peut-être Ereškigal, la reine des Enfers, British Museum (Gennadii Saus i Segura, Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license. https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Relieve_Reina_de_la_Noche_(ca._1800_a.C).jpg).

La vision mésopotamienne de l’au-delà est plus pessimiste que la vision égyptienne. Tout d’abord, seuls les morts enterrés entiers peuvent accéder à l’Au-delà. Pour les autres, ceux dont les corps n’ont pu être enterrés ou l’ont été sans un corps entier, reviennent hanter et tourmenter les vivants, à la recherche des Enfers (voir à ce propos le billet Les croyances sur la mort). L’endroit où les corps entiers finissaient était les entrailles de la terre, définies comme un lieu sinistre d’où personne ne peut revenir : eret lâ târi (‘pays sans retour’). Il est aussi défini eretu saplitu (‘terre inférieure’), ou arallu, le ‘Grand En-bas’. La tombe était la porte qui conduisait le mort à sa nouvelle vie souterraine, une vie que l’on imaginait morne, silencieuse et obscure. Deux autres noms des Enfers sont en effet bîtu ekleti (la “Maison de l’Obscurité”) et bîtu epri (“Maison de la Poussière”). Mais de même que sur terre les vivants dépendent des dieux célestes, les morts dépendent des dieux infernaux. L’Au-delà est donc organisé comme la vie sur terre: les dieux infernaux (Anunnaki) et les démons (Utukku et Gallû) ont leur reine (Ereškigal) et leur roi (Nergal), ont leurs lois et leurs scribes (Ninazimu’a, l’épouse de Ningišzida ou Geštinanna, la soeur de Dumuzi). Les Enfers sont imaginés comme une Grande Cité (irkalla), dotée de sept murailles et de sept portes. Les humains (comme Gilgameš) ou les dieux célestes (comme Inanna) qui, de leur vivant, se rendaient dans l’Au-delà, devaient franchir ces sept portes, gardées par sept portiers. Et à chacune d’elles, ils devaient laisser derrière eux certains de leurs attributs vivants, comme si leur corporalité devait s’alléger pour avoir accès, même temporaire, à l’Au-delà. Dans certains récits, les Enfers sont séparés du monde des vivants par l’Hubur, un grand fleuve dont on imagine qu’il coule devant l’une de sept portes. Il y avait un passeur, qui prenait les morts du côté des monde des vivants pour les faire arriver de l’autre côté du fleuve, aux Enfers, antécédent du Charon grec. Selon les époques, il peut s’appeler Siluli (début du IIe mill.), Gilgameš (milieu du IIe mill BCE), Ur-šanabi (le batelier d’Utanapišti, le Noé mésopotamien) ou Khumut-tabal (VIIe s. BCE).

À l’entrée des Enfers, le mort est accueilli par le dieu Ningišzida, ou dans d’autres traditions par le dieu Namtar1. Il comparaît alors devant le tribunal des Anunnaki, non pas pour être jugé sur son comportement dans la vie, mais seulement pour confirmer son arrivée en enfer. Contrairement au christianisme, il n’y a pas de lieux différents – paradis, purgatoire et enfers – pour les morts en fonction de leur comportement dans la vie. Ainsi, le sort des morts est le même pour tous, à l’exception des rois : vivre une existence silencieuse, sans affections ni passions. Voici une description de la vie des morts au Xe s. BCE :

“Aux Enfers les arrivants sont privés de lumière,
Ne subsistent plus que d’humus, alimentés de terre,
Affalés dans les ténèbres, sans jamais voir le jour,
Revêtus, comme des oiseaux, d’un accoutrement de plumage”
(Descente d’Ishtar aux Enfers)

 

Tombe de Shar i-Sokta, Tombe 731, IIIe mill. BCE (Matthews et Nashli, The Archaeology of Iran from the Palaeolithic to the Achaemenid Empire: fig.9.56)

Tombe de Shar i-Sokta, Tombe 731, IIIe mill. BCE (Matthews et Nashli, The Archaeology of Iran from the Palaeolithic to the Achaemenid Empire: fig.9.56).

Pourtant, les morts peuvent aider les vivants : dans une lettre inédite (conservée à la Cornell University) en akkadien avec un passage en sumérien, un petit-fils demande à ses grands-parents décédés de l’aider à trouver la cause de sa maladie. De plus, les vivants peuvent rappeler un mort pour lui poser des questions ou lui demander d’intercéder auprès des dieux. Enfin, une vision plus optimiste de la vie après la mort se reflète dans les témoignages archéologiques. Les offrandes funéraires laissées dans les tombes, de nature très diverse (céramiques, bijoux, terres cuites, sceaux, armes), prouvent l’existence d’une croyance selon laquelle le sort des morts pouvait être amélioré par les rites funéraires et les offrandes de la part des vivants. Les données archéologiques en milieu funéraire indiquent que tous les défunts, quel que soit leur statut social, recevaient des offrandes, ce qui laisse supposer que tous espéraient une vie après la mort plus agréable que celle décrite dans les textes littéraires. Il est dans ce sens intéressant de noter que la présence de jouets parmi les objets accompagnant les enfants décédés démontre l’espoir des vivants que la vie après la mort de leurs enfants ne fût pas trop différente de la vie sur terre.

Pour l’immage mise en avant: The Image as Burden de Marlene Dumas, 1992-1993, huile sur toile, 40x50cm, Collection privée en Flandre (© Marlene Dumas)

  1. qui est aussi l’ambassadeur des Enfers et le vizir d’Ereškigal []
Laura Battini
Laura Battini
Chargée de Recherche au CNRS (UMR 7192 – PROCLAC, Paris), spécialiste d’architecture et d’iconologie syro-mésopotamienne

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Laura Battini (2 février 2025). L’Au-delà mésopotamien. Sociétés humaines du Proche-Orient ancien, ISSN 2606-7587. Consulté le 13 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13825


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1 réponse

  1. 08/03/2025

    […] Découvrir le billet de Laura Battini […]

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