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La Suisse rend trois œuvres majeures à l’Irak

Il n’est pas rare de lire que tel ou tel pays restitue des œuvres au pays d’origine. Fin mai 2024, la Suisse a restitué trois œuvres majeures à l’Irak. Avant d’être renvoyées dans le pays d’origine, les œuvres ont fait l’objet d’une exposition exceptionnelle ouverte au public jusqu’au 7 juin à l’Office fédéral de la culture à Berne. On sait peu de choses sur les circonstances de leur découverte. Le communiqué de presse suisse indique que les œuvres ont été saisies “dans le cadre d’une procédure pénale dans le canton de Genève” et l’arrestation du marchand d’art qui a fait arriver les trois œuvres en Suisse.

Relief de Tiglat-phalazar III saisi en Suisse (d'après https://www.admin.ch/gov/fr/accueil/documentation/communiques.msg-id-101134.html)

Relief de Tiglat-phalazar III saisi en Suisse (d’après https://www.admin.ch/gov/fr/accueil/documentation/communiques.msg-id-101134.html)

La première œuvre est un relief de Tiglat-phalazar III, découverte à Nimrud par Layard en 1846-1847 et publié par lui sous forme de dessin en 1849, puis en 1853 et en 1865. Elle représentent la déportation de deux dieux et de familles babyloniennes, comme le suggèrent les vêtements portés par les déportés et les palmiers abattus à l’arrière-plan. Ces deux thèmes sont déjà connus par des bas-reliefs du même roi conservés au British Museum. Ce qui est rare, en revanche, c’est la condensation des scènes représentées : à gauche, deux statues divines, l’une anthropomorphe et l’autre ornithomorphe, sont transportées par des soldats assyriens loin de Babylone. Au centre, un déporté, un baluchon sur le dos, aide son fils pendant la longue marche de déportation. À droite, est montrée une pause de cette marche, pour s’hydrater et manger: un homme boit d’une gourde et une femme allaite un nourrisson. Un palmier dattier est représenté déraciné et incliné, en haut du relief, au-dessus de la femme qui allaite, de l’homme qui boit et du petit garçon qui marche. Cet arbre fait la jonction entre la pause et la marche. Il symbolise la défaite du sud, où le palmier-dattier pouvait vivre, face aux armées assyriennes.

Dessin de Layard (1853, pl.67a)

Dessin de Layard (1853, pl.67a)

Le dessin de Layard montre trois autres personnages, aujourd’hui perdus ou cachés dans des collections privées : deux femmes, dont l’une allaite, et un homme. Le dessin ne montre pas de ligne verticale, qui de norme signale la fin du relief : le relief représenté par Layard a donc été coupé en deux à un moment donné après sa découverte. En comparant la photo d’aujourd’hui et le dessin de Layard, on se rend compte d’une autre coupure: le relief a été coupé sur toute sa longueur, d’au moins une dizaine de centimètres. On ignore quand et pourquoi ces deux coupures ont été effectuées. On a l’impression que le but était de produire un ‘tableau’ bien coupé, sans zones irrégulières (comme en bas) et sans zones un peu vides (comme la partie des trois derniers personnages). Ce mode opératoire rappelle le vol des peintures commandées à Pompéi : s’agit-il d’une commande même dans ce cas ? La majeure partie des reliefs découverts au XIXe siècle arriva en Europe quelques années après leur découverte. Mais on sait aussi que les reliefs trop fragmentaires, endommagés ou considérés ‘moins importants’ pouvaient être laissés sur place et parfois ils pouvaient être ‘donnés’ ou achetés pour une congrégation religieuse ou la famille ou l’entourage. C’est ainsi que trois bas-reliefs néo-assyriens arrivèrent à Lyon, à la Congrégation de la foi catholique… On ne sait pas quand le relief trouvé en Suisse a quitté l’Irak, si c’était au XIXe ou au XXe siècle ou même au XXIe siècle. Mais il est probable que ce relief ait quitté l’Irak peu de temps après sa découverte, et qu’il soit resté caché dans une ou plusieurs collections privées avant d’être découvert.

Deuxième relief assyrien découvert en Suisse (https://www.admin.ch/gov/fr/accueil/documentation/communiques.msg-id-101134.html)

Deuxième relief assyrien découvert en Suisse (https://www.admin.ch/gov/fr/accueil/documentation/communiques.msg-id-101134.html)

La deuxième œuvre est aussi un relief néo-assyrien du VIIIe siècle av. J.-C., probablement de Tiglat-phalazar III, découvert dans le Palais Central de Nimrud par une mission polonaise en 1976. Rappelons que les fouilles menées par cette mission furent interrompues par l’assassinat du directeur de la mission, Janusz Meuszyski, sur le chemin du retour en Pologne, dans des circonstances qui n’ont jamais été élucidées. Le relief représente une partie d’un arbre sacré, sacré, coupé à plus des 2/3 et un dignitaire protégé par un bouclier rond et armé d’une lance. Le personnage n’est pas un simple soldat, car il ne porte pas de casque et il n’est pas représenté en train de combattre: l’arme est en effet au repos, elle n’est pas levée à hauteur de la tête comme elle l’est lorsqu’elle est lancée. Les coupes franches dans le relief sont dues à la volonté de créer un “tableau” lisible et agréable. Malheureusement, l’inscription a également été coupée. Cette œuvre est inhabituelle car l’arbre sacré est généralement associé à des génies ailés ou aptères tenant un objet (seau, fruit, animal). La présence d’un dignitaire armé est plutôt exceptionnelle. Mais les reliefs de Tiglat-phalazar III sont connus pour leur originalité.

La troisième œuvre saisie en Suisse est le buste d’un roi de Hatra du IIe-IIIe siècles de notre ère. Le fragment de statue avait été découvert en 1959 dans les fouilles irakiennes à Hatra. Plus exactement, la statue était dans le couloir est du Temple du Soleil, ce qui fait sens, puisque le roi anonyme est représenté en orant et porte la figure de Mārān-Šamaš, le dieu Soleil, vêtu d’un manteau de perles. Le roi affiche un costume très élaboré: une tunique décorée de filet de perles et d’autres motifs, qui est une copie presque exacte de la tunique du dieu. Le dieu Šamaš était le dieu tutélaire de la ville de Hatra, dont le nom en araméen signifie ‘enclos de Šamaš’. La ville était dans l’empire parthe un important centre caravanier qui a résisté à plusieurs sièges de Rome. Elle fut détruite par les Sassanides en 241 ap. J.-C.

Le relief du VIIIe siècle et le buste royal parthe ont quitté l’Irak peut-être plus tard que le relief de Tiglat-phalazar III. Mais il est également possible que le trois œuvres sont le résultat d’une commande passée au même moment. Comme le Royaume-Uni (voir l’article de ce blog), la Suisse a agi conformément aux dispositions de la Convention de l’UNESCO de 1970 et de la Loi sur le transfert des biens culturels (LTBC). Heureusement, l’intensification de la lutte contre le pillage d’œuvres d’art commence à donner ses fruits et et permettra peut-être aussi de limiter cette pratique néfaste, qui réduit à une valeur marchande des objets chargés d’une importante mémoire historique et artistique.

 

Laura Battini
Laura Battini
Chargée de Recherche au CNRS (UMR 7192 – PROCLAC, Paris), spécialiste d’architecture et d’iconologie syro-mésopotamienne

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Laura Battini (29 juillet 2024). La Suisse rend trois œuvres majeures à l’Irak. Sociétés humaines du Proche-Orient ancien, ISSN 2606-7587. Consulté le 13 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/123td


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